Entente-cadre entre Québec et Terre-Neuve-et-Labrador : le regard de nos experts

Le 17 août 2026, la première ministre du Québec, Christine Fréchette, et le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Tony Wakeham, accompagnés du premier ministre du Canada, Mark Carney, ont annoncé une nouvelle entente-cadre conclue par les PDG d’Hydro-Québec et de Newfoundland and Labrador Hydro. Des détails restent à finaliser dans des ententes définitives d’ici le 31 décembre 2026.

Le gouvernement du Canada présente cette entente comme le plus important investissement dans l’énergie propre de l’histoire de l’Amérique du Nord. Elle est appelée à faire progresser la Stratégie nationale d’électrification du Canada ainsi que la Stratégie énergétique du Canada atlantique.

Nos spécialistes apportent un éclairage technique sur ce qu’elle implique pour le Québec et le développement des énergies renouvelables.

Ce que prévoit l'entente-cadre

  • 14 000 MW d’ici 2077, dont 10 000 MW pour répondre aux besoins du Québec
  • 65 G$ à 70 G$ d’investissement
  • Churchill Falls : renouvellement de la production de 5 290 MW pour 50 ans (3 660 MW pour le Québec), et 725 MW ajoutés à la centrale
  • Gull Island : nouvelle centrale hydroélectrique de 2 700 MW
  • Éolien : 2 000 MW de nouveau potentiel énergétique à Terre-Neuve-et-Labrador, encore soumis à des études de faisabilité
  • Transport : hausse majeure de la capacité de transport interprovincial

Une inertie qui fait place à plus d’éolien

Antoine Duplantie Grenier

Antoine Duplantie Grenier, analyste, opération et maintenance

L’hydroélectricité et le développement éolien se rejoignent sur trois plans : la stabilité du réseau, sa souplesse et sa capacité de transport.

D’abord, la stabilité. Les turbines des barrages du Labrador tournent en synchronisme avec le réseau québécois. Leur masse en rotation stabilise la fréquence, un service qui qui permet d’accueillir plus d’éoliennes sans fragiliser le système.
Ensuite, la souplesse. L’énergie qui vient du Labrador évite par ailleurs de turbiner au Québec. L’eau reste dans les réservoirs, l’hydraulicité des grands barrages est ainsi préservée, et cette réserve donne au réseau la marge nécessaire pour s’ajuster rapidement à la variabilité éolienne.

Reste le transport, qui est actuellement le facteur limitant. Évacuer 10 000 MW exige de renforcer les lignes de la Côte-Nord. Ces mêmes lignes serviront aux parcs éoliens de la région, aujourd’hui limités par le transport plus que par le vent. Le Plan d’action 2035 d’Hydro-Québec prévoit d’ailleurs l’ajout de plus de 10 000 MW d’éolien, et la capacité de raccordement au réseau compte parmi les critères qui détermineront où ces parcs pourront se construire.

Une annonce à la hauteur du défi de l’électrification

Charles Godreau

Charles Godreau, chargé de projet senior, recherche et innovation

Cette entente est une étape importante pour la transition énergétique du Québec et du Canada. Les chiffres sont impressionnants, 14 GW de puissance et de 65 G$ à 70 G$ d’investissement. Ils sont à la hauteur du défi qui attend le Québec pour électrifier les secteurs du transport, de l’industrie et des mines.

Il est intéressant de mesurer la place accordée à l’approvisionnement en énergie éolienne, soit 2 GW ou 14 % du total. La complémentarité de cette source d’énergie renouvelable avec l’hydroélectricité est remarquable, et Hydro-Québec la reconnaît d’ailleurs dans son Plan d’action 2035. Celui-ci présente l’éolien comme la meilleure option pour complémenter l’hydroélectricité et on y prévoit d’ailleurs de tripler la capacité éolienne québécoise d’ici 2035.

Les 2 GW d’éolien annoncés lundi s’ajoutent donc au 10 GW annoncés par Hydro-Québec parmi les grands chantiers de développement éolien au Canada. Ces nouveaux projets seront réalisés dans notre climat nordique et suivent une tendance mondiale : les régions nordiques sont propices au développement éolien en raison de grands espaces, de vents soutenus et d’une densité de l’air plus élevée. Ces observations ont été confirmées dans la dernière étude de marché menée par le groupe de recherche « Task54 » de l’Agence internationale de l’énergie, dans lequel Nergica représente le Canada, qui a évalué la taille du marché mondial de l’éolien terrestre en climat froid à 300 GW, soit près de 30% de la capacité éolienne terrestre mondiale. L’annonce de lundi vient confirmer le leadership canadien et québécois en éolien en climat froid et l’expertise sur le sujet développée chez Nergica grâce à notre site de recherche sera certainement interpelée dans le futur.

Tirer avantage du partage de la production d’électricité

Denis Lapalme

Denis Lapalme, analyste expert, recherche et innovation

Pour le Québec, la production électrique de Churchill Falls permet de répartir géographiquement nos sites de production d’hydroélectricité. Près de 1 000 km à vol d’oiseau séparent l’aménagement Robert-Bourassa de la centrale de Churchill Falls. Sur d’aussi grandes distances, les chances d’observer des quantités de pluie différentes augmentent. Le risque de subir un même niveau de faible hydraulicité partout en même temps diminue…sans disparaître. Si les précipitations sont faibles, le déficit varie d’une région à l’autre. C’est précisément ce qui donne de la valeur à la diversification : quand un bassin est en déficit, un autre peut prendre le relais. Ce type de question dans la planification énergétique est intéressant à étudier à mesure que le portefeuille s’élargit.

L’autre élément à surveiller est l’interconnexion. Espérons que les travaux d’amélioration de la capacité de transport électrique entre le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador montrent la voie et incitent les autres provinces à améliorer leur interconnexion et leur capacité de partage de l’électricité. Un réseau mieux interconnecté d’un bout à l’autre du pays facilite directement l’intégration des énergies renouvelables variables.