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« Il y a toujours du vent en Gaspésie. Il te ramène au moment présent, que tu le veuilles ou non. Et ça, c’est un luxe, dans une société qui défile à toute vitesse.
Pour notre équipe, il est aussi le patron. On en a un autre, humain, mais dans notre cas, c’est bien souvent le vent qui prend les décisions.»
Un texte de Antoine Duplantie-Grenier, analyste en opération et maintenance.
Une journée de travail commence toujours la veille: on consulte la météo, on priorise, on prépare les interventions du lendemain, toujours avec un plan B en poche. Givre, éclairs, vent à écorner les bœufs : il y a toujours une surprise. Trop de vent, on laisse rouler pour la production; trop de givre, on reste loin.
Chaque intervention commence obligatoirement par un JSA (Job Safety Analysis ou Analyse de la sécurité au travail). On s’assoit, on liste les objectifs, on visualise chaque geste à poser, on anticipe chaque risque. Sur papier, ça a l’air bureaucratique; en pratique, c’est le moment où toute l’équipe se met dans la même tête et où chacun doit se demander: Ai-je la bonne condition physique aujourd’hui? La bonne condition mentale? Suis-je à l’aise pour travailler avec mon équipe? Trois questions des plus simples, mais que nous devons obligatoirement nous poser tous les matins. Car si une évacuation est nécessaire, nous devons être tous prêts. Nous sommes une équipe soudée. Puis, on charge le camion, outils et pièces, on enfile harnais et ÉPI (équipement de protection individuelle), et on se met en route.
« Travailler dans une éolienne, c’est tous les dangers d’une usine, mais à 80 mètres dans les airs. »
Jeffrey Langlois, technicien opération et maintenance

Un à la fois, on entame la montée. C’est un marathon, pas un sprint. Chacun a son propre rythme, et c’est son devoir de le respecter. Je dis «on» parce que personne ne travaille seul ici. Compter sur la qualité du travail d’un collègue, c’est une chose; lui confier sa sécurité en est une autre, et ça crée un lien que je n’avais connu nulle part ailleurs.
« Quand je monte dans un mât météo, je suis lié, concentré et dédié à 100% à la tâche en cours et à celles qui suivent. On doit comprendre toute la séquence de travail pour éviter toute ambiguïté. Une erreur peut être fatale. Être dans le mât nécessite une concentration en tout temps. Mais au moment des petits breaks ou de la pause dîner, qu’on prend alors qu’on est encore suspendu dans notre harnais, c’est l’occasion de regarder loin. Très loin. Et de se dire : Wow, je suis payé pour être là ! »
Antoine Amossé, Superviseur opération et maintenance

Peu de gens le savent, mais les éoliennes parlent. Quand quelque chose cloche, elles envoient des messages d’erreur. Le problème, c’est qu’elles s’expriment comme un jeune enfant : les signaux sont rarement clairs et pointent dans trois directions à la fois.
Un soir, une pale refusait de revenir en place. On est montés tard, à la légère, sans outils, juste pour aller vérifier. En entrant dans le hub, ça sentait le brûlé. Ce n’est jamais bon signe. Mon collègue arrive derrière moi, renifle, et me regarde avec un air dramatique. Diagnostiquer une éolienne, c’est une expérience multisensorielle. On commence à éplucher la chaîne. Qu’est-ce qui peut brûler? Et qu’est-ce qui touche au contrôle des pales? De fil en aiguille, on est tombé sur un boîtier de batteries de secours : celui qui permet de commander les pales en cas de perte de courant. Autrement dit, celui qu’on utilise quand la machine doit s’arrêter vite.
Ce soir-là, on a été récompensés par un inoubliable coucher de soleil gaspésien. Du point où on se trouvait, on voyait des montagnes jusqu’au Golfe du Saint-Laurent. Une vue sur des centaines de kilomètres. Peu de personnes ont la chance de voir ça une fois dans leur vie. Le lendemain, aux petites heures, on est retourné faire le travail requis.

Trouver la cause de la panne, dans ce cas-là, a été la partie facile. Le casse-tête a commencé après : trouver la pièce.
C’est ce que personne ne dit sur la maintenance. On imagine un problème de machine, mais c’est tout autant un problème de logistique et de réseau. Si la pièce n’est pas en inventaire, il faut savoir à qui parler dans les parcs autour, connaître les bonnes personnes, et les appeler. Une éolienne à l’arrêt ne redémarre pas parce que tu as compris la panne; elle redémarre parce que quelqu’un, quelque part, avait la pièce et a répondu au téléphone.
Le reste du temps, c’est ce mélange qui fait le métier. Une éolienne est un système où le mécanique, l’électrique et le logiciel se répondent, parfois de façon inusitée. Le symptôme apparaît à un endroit, la cause dort trois systèmes plus loin. Il faut être méthodique et créatif en même temps. On a beau avoir des manuels, des plans électriques, etc. mais ils ne disent pas tout.
Et si jamais le travail n’est pas fini, on redescend quand même. La fatigue et la hauteur font mauvais ménage, et aucune intervention ne vaut ce risque.

J’ai raconté ici les douceurs du métier. Il y a le reste aussi. Il fait chaud dans ces machines, il fait froid dans ces machines. Avec le harnais, l’équipement de montée et les protections, tu traînes des dizaines de livres de plus que ton poids toute la journée. Alors, quand on rentre au garage après une intervention qui a fonctionné, retirer son harnais enlève le poids des épaules. Au sens propre comme au figuré.
J’ai choisi le génie pour la curiosité et pour le besoin de contribuer à quelque chose. Mes premiers emplois se passaient assis devant un écran, et après dix ans en restauration, où tout se joue dans la coordination serrée et le contact humain, le contraste était trop grand.
Le génie électrique et la maîtrise en génie des énergies m’ont donné les concepts. C’est ici qu’ils se sont ancrés. Je vois les nuances, et surtout je les applique dans un contexte impossible à reproduire en théorie. L’énergie existe dans un monde complexe, et ce monde-là ne rentre pas dans un manuel. Le terrain n’est pas l’antichambre de la vraie ingénierie. C’est là que la donnée naît.
Pour un technicien, c’est un endroit rare où toucher à de la haute technologie tous les jours. Pour un ingénieur, c’est la chance de mettre les mains dans les machines qu’on a seulement vues en schéma.
« Quand tu es en haut de la nacelle, à 80 mètres, tu vois le territoire au grand complet. Il y a un silence là-haut que peu de métiers t’offrent. C’est physique, c’est technique, et chaque jour est différent.»
Jean-Philippe Rioux, technicien opération et maintenance
