Transition énergétique : à la rencontre de Johanne Whitmore

Cette série pancanadienne d’entrevues avec des experts en transition énergétique dresse le portrait du déploiement des énergies renouvelables dans différentes régions au Canada et des mesures mises en place pour atteindre la carboneutralité.

Voici la première de la série, une discussion sur la transition énergétique au Québec et sur l’économie circulaire avec Johanne Whitmore, chercheuse principale à la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. Rappelons d’entrée de jeu les cibles fixées par le gouvernement fédéral et québécois quant à la réduction des émissions de gaz à effets de serre.

Plan climatique canadien, cibles

Référence : Pembina report 2021 All hands on deck

Nergica : En quoi consiste vos recherches au sein de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal?

Johanne Whitmore : Fondée en 2013, la Chaire est une des premières instituées dans une école de gestion à se pencher sur les enjeux liés à la gestion durable du secteur de l’énergie. Elle vise à développer une expertise sur ces enjeux dans une perspective de développement durable ainsi que d’optimisation des sources d’énergie et d’adéquation entre elles et les besoins de la société.

Mes recherches portent principalement sur l’évaluation de l’efficacité des politiques énergétiques et climatiques pour atteindre les objectifs de réduction de gaz à effet de serre, de même que sur les stratégies qui favorisent l’économie circulaire. L’expertise développée au sein de la Chaire a amené ses membres à contribuer à plusieurs comités, dont le comité sur l’innovation industrielle d’Investissement Québec, le comité du Fonds d’économie circulaire de Fondaction et le comité qui s’intéresse à l’énergie et à l’environnement de la Fédération des chambres de commerce du Québec. Je suis également membre du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations, le CIRANO.

Nergica : Donnez-nous des exemples de projets sur lesquels vous travaillez actuellement?

JW : La Chaire contribue au débat public par la publication de données et d’analyses objectives afin de susciter des échanges constructifs entre différentes parties prenantes. Par exemple, nous publions annuellement l’État de l’énergie au Québec, un bilan des données les plus récentes et pertinentes sur le système énergétique au Québec. Nous organisons aussi, en collaboration avec le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, des ateliers sur différents enjeux afin d’amorcer une réflexion sur les façons d’accélérer la transition énergétique et la décarbonation du Québec. Nos derniers ateliers ont porté sur l’écofiscalité, la réglementation de l’énergie de même que sur l’accessibilité et la transparence des données en énergie.

Ces enjeux sont importants pour la filière des énergies renouvelables. Une réglementation désuète ou un manque de données et de communication freinent la transition énergétique. Les prix des énergies conventionnelles étant souvent faibles, revoir la fiscalité et la réglementation des filières énergétiques sera essentiel pour accélérer le déploiement des énergies renouvelables sur les marchés et assurer la rentabilité de l’industrie des énergies renouvelables au Québec.

L’accessibilité et la transparence des données relatives à l’énergie nous préoccupent également. Au Canada, les données provinciales sont souvent incomplètes. Cette lacune fait en sorte qu’il est difficile pour les industries, les gouvernements et les chercheurs de dresser des portraits exhaustifs des marchés et de développer des solutions rentables pour accélérer la transition énergétique au Québec.

Nergica : Est-ce que les objectifs environnementaux du Québec sont clairs selon vous? Et la façon dont on pourrait parvenir à les atteindre est-elle aussi évidente?

JW : L’objectif de réduction des émissions de GES est clair pour 2030 : 37,5 % sous le niveau de 1990. Dans la Politique énergétique 2030, le gouvernement énonce 5 cibles claires, dont la réduction de 40 % de la consommation de produits pétroliers, l’augmentation de 25 % de la production totale d’énergies renouvelables et l’accroissement de 50 % de la bioénergie par rapport à 2013.

Ce qui est moins clair, c’est l’objectif de 2050 annoncé dans le Plan pour une économie verte. Celui-ci vise la carboneutralité, c’est-à-dire la réduction des GES à zéro ou la compensation de ceux qui n’ont pu être réduits. Le gouvernement doit indiquer, ce qu’il n’a pas fait encore, comment il définira et comptabilisera les réductions compensées dans ses stocks de GES pour éviter le double comptage. Il doit également éviter de se trouver dans une situation où aucune réduction ne pourrait être calculée ou compensée. Le gouvernement devra donc, en priorité, définir les réductions compensées et établir des méthodes de comptabilisation.

Nergica : Quels sont les principaux défis de la transition énergétique au Québec en ce moment?

JW : Le plus grand défi est l’inertie. Le profil énergétique du Québec est déjà grandement décarboné comparativement à celui d’autres régions, car le Québec compte sur une production importante d’hydroélectricité. Cela peut inciter la population québécoise à penser qu’elle a déjà fait sa part dans la lutte contre les changements climatiques. Cependant, la réalité est que les Québécois et Québécoises consomment plus d’énergie par habitant que les gens d’autres régions, notamment des États-Unis. En 2018, le Québec consommait 224 GJ/personne et les États-Unis, 201 GJ/personne! Notre consommation de produits pétroliers, principalement pour le transport, est en croissance de 5 % depuis 1995. De plus, nos émissions de GES stagnent depuis 2010. Nous sommes donc loin de la coupe aux lèvres pour atteindre nos cibles.

Si le Québec a développé ses ressources hydroélectriques dans les années 1960, c’est parce qu’elles étaient abondantes et non parce qu’elles étaient vertes. En assurant une plus grande indépendance et sécurité énergétique au Québec, le gouvernement a favorisé le développement économique de la province. Aujourd’hui, ce concours de circonstances nous donne une longueur d’avance sur nos voisins dans la lutte contre les changements climatiques.

Le Québec a donc la responsabilité de saisir cet avantage et de faire preuve de leadership en matière de transition énergétique. Si le Québec ne peut réussir la transition avec autant d’énergie propre et à faible prix, il sera difficile d’imaginer que d’autres régions pourront la réussir! Il y a là une opportunité de faire du Québec un laboratoire pour développer des modèles d’affaires et des technologies innovantes, pour déployer des projets pilotes ainsi que pour développer des nouvelles façons de faire en gestion et en efficacité de l’énergie pour assurer la rentabilité des innovations.

Nergica : Puisque l’électricité au Québec est verte depuis si longtemps et qu’il y a de la place faite à l’innovation, qu’est-ce qui limite le développement de plus de projets éoliens ou solaires au Québec?

JW : Un des défis est le manque d’efficacité économique et de transparence dans le marché québécois de l’électricité. Les prix sont contrôlés par la Régie de l’énergie, qui peut être influencée par des intérêts politiques, ce qui freine la concurrence et l’innovation. La prise en compte de facteurs environnementaux et de facteurs relatifs à la transition énergétique dans les décisions de la Régie peut également être arbitraire. Cette situation est à l’inverse de celle de l’État de New York qui a adopté une importante réforme pour restructurer le marché de l’électricité, et qui jouit maintenant de nouvelles possibilités de production plus économiques et vertes qui offrent plus de choix aux consommateurs, ce qui leur permet d’accéder à un marché plus compétitif.

Le gouvernement québécois a également plus souvent recours à des mesures incitatives pour financer l’innovation, par exemple le programme Roulez vert pour l’achat de véhicules électriques. Or, pour transformer nos marchés et favoriser les énergies renouvelables, il faudra avoir recours à d’autres outils, par exemple des mécanismes fiscaux, des réformes réglementaires et des campagnes de communication.

Nergica : La transition énergétique ne serait donc pas ralentie par des problèmes technologiques ou de ressources, mais plutôt par des questions politiques?

JW : En effet, il faudrait cesser de politiser le Fonds d’électrification des changements climatiques (FECC, anciennement le Fonds vert) afin que sa gouvernance soit indépendante des cabinets ministériels et sa gestion, plus transparente. Le projet de loi 44 est loin d’assurer ces deux critères de base. Un modèle à suivre est celui du gouvernement du Royaume-Uni qui a entériné une loi pour créer un comité consultatif indépendant sur les changements climatiques (UK CCC). Celui-ci a un mandat clair et reçoit un financement annuel dédié afin d’éviter toute ingérence politique dans la lutte contre les changements climatiques. Le comité évalue les plans d’action gouvernementaux, publie des recommandations et des analyses, et assure le suivi des mesures mises en place par chaque ministère vers l’atteinte des objectifs globaux.

Nergica : Le Québec a donc encore du chemin à parcourir dans sa transition énergétique bien que l’hydroélectricité soit fortement majoritaire dans le mix énergétique depuis des décennies déjà. Selon le rapport État de l’énergie au Québec publié par votre Chaire en janvier 2021, 94 % de l’électricité produite au Québec en 2019 provenait de sources hydroélectriques,5 % de source éolienne, et moins de 1 % de la biomasse et du diesel. Dans ce contexte, n’est-il pas difficile de réduire de façon significative les émissions de GES de 37,5 % d’ici 2030, comme le souhaite le gouvernement?

JW : Sortir de la crise climatique dépendra davantage de la manière dont nous consommons l’énergie que de sa provenance. L’accès à des énergies toujours plus performantes a permis à l’humanité d’accélérer la transformation de ressources en biens et a favorisé un essor économique à l’échelle mondiale. En matière d’énergie, nous sommes passés de la biomasse au charbon au 18e siècle, puis au pétrole et au gaz naturel au 20e siècle. Les hydrocarbures répondent désormais à près de 90 % des besoins énergétiques de l’humanité. La transition que nous pressent d’amorcer les scientifiques a pour but d’éviter une catastrophe écologique par le remplacement de sources d’énergie performantes (les hydrocarbures) par des sources souvent moins performantes (énergies renouvelables). Il s’agit donc d’aller à l’inverse de la tendance historique.

Si les hydrocarbures sont désormais la source principale d’énergie pour l’humanité, les remplacer par des énergies moins performantes et souvent plus coûteuses sera impossible sans changer radicalement les habitudes de consommation. Pour y parvenir, il faudra en priorité réduire la consommation totale d’énergie. Seulement ensuite sera-t-il possible de compenser les GES ou de réduire au minimum ce qui subsistera de la consommation d’hydrocarbures en ayant recours à des sources d’énergie qui émettent moins de GES – biocarburants, solaire, éolien, hydrogène vert. Ces énergies sont toutefois plus coûteuses dans certains cas et leur rendement énergétique, plus faible que celui du pétrole.

La transition énergétique, c’est d’abord mieux consommer. C’est un point que je mets en avant dans un chapitre du livre Trente idées reçues du développement durable.

La bonne nouvelle, c’est que nous disposons des moyens de nos ambitions : l’humanité n’a jamais eu autant de richesse et de surplus énergétiques à sa disposition. Il ne reste plus qu’à mettre à profit notre imagination afin de construire une économie différente de celle que nous connaissons depuis si longtemps.

Nergica : Un des faits présentés dans votre rapport, c’est la perte d’énergie au Québec et le fait que la consommation énergétique moyenne par habitant y dépasse celle des États-Unis. Quand on entend les discours dans différentes sphères sociales, politiques et économiques québécoises, on semble pourtant se féliciter d’être écologiques et de faire mieux que nos voisins. Qu’est-ce qui explique cette situation selon vous?

JW : De façon générale, moins l’énergie coûte cher, plus on en consomme. C’est certainement le cas au Québec, ce qui explique pourquoi nous sommes les cancres de la consommation d’énergie par habitant. Or, l’électricité abondante et à bon marché a également permis d’attirer de grandes industries qui ont contribué au développement économique du Québec, par exemple dans les secteurs de l’aluminium, du ciment et de l’acier. En fait, les plus grandes pertes d’énergie proviennent du secteur des transports, tant des personnes que des marchandises, en raison de l’inefficacité des véhicules. Certains secteurs industriels affichent également d’importantes pertes énergétiques, mais la concurrence et les pressions sociales les motivent à s’améliorer. Par ailleurs, une part importante des émissions de ces secteurs n’est pas liée à la consommation énergétique, mais aux procédés industriels. Il leur appartient donc de revoir leurs procédés, pour plus d’efficacité énergétique.

Il est également à noter que le fait de faire partie du secteur des énergies renouvelables – producteur, fournisseur, distributeur, manufacturier – ne confère pas automatiquement à une entreprise une étiquette verte. Il est important pour les entreprises du secteur des énergies renouvelables de considérer leur impact sur l’ensemble de la chaîne de valeur de leurs produits ou services. Plusieurs ressources au Québec, tant gouvernementales que privées, sont désormais disponibles pour accompagner les organisations dans une démarche d’économie circulaire. Cette approche assure non seulement une meilleure performance environnementale, mais également économique en raison de gains de productivité.

Nergica : On entend souvent des entreprises installées au Québec prétendre que leur empreinte carbone est meilleure que celle des entreprises situées à l’extérieur du Québec, puisque chez nous, l’électricité est verte. C’est une première étape, je suppose…

JW : Ultimement, les entreprises doivent viser une transition vers un modèle d’affaires basé sur des stratégie d’économie circulaire qui permettent une gestion efficace des ressources. Le modèle linéaire – extraction, production, consommation et mise au rebut – est rendu si inefficace qu’il est de plus en plus coûteux pour la société et les entreprises de le maintenir. Il est possible d’améliorer à la fois ses performances économique et environnementale si on revoit ses modèles d’affaires dans une perspective d’optimisation et d’amélioration de la productivité énergétique et des ressources. Inclure des indicateurs de circularité dans les bilans de performance et la prise de décision des entreprises permettra d’arrimer performance économique et performance environnementale.

Schématisation de l’économie circulaire

Nergica : Un élément récurrent que je retiens, c’est qu’il faudrait être plus proactif! On doit consommer moins, on a besoin de plus de données pertinentes pour mieux prévoir, on a aussi besoin de plus d’analyse en amont. On doit penser à recycler avant de fabriquer, pas seulement une fois qu’on se trouve au pied du mur, etc.

JW : En effet, au Québec de nombreuses éoliennes arriveront à leur fin de vie dans environ 25 ans. Si on peut récupérer les pièces ou les infrastructures, c’est gagnant tant sur le plan environnemental que sur le plan économique. Les batteries pour voitures électriques sont aussi un bon exemple. Le Québec investit dans le développement de batteries au lithium-ion et cherche à se positionner comme leader dans ce domaine. Cela contribuera à réduire les émissions de GES liées au transport et aussi à créer de l’emploi. Mais il faudrait, dès le départ, que l’on statue sur des normes et des critères de circularité pour l’exploitation du minerai, ce qui permettrait de réduire l’empreinte environnementale lors de la production de batteries.

Cette entrevue a été réalisée dans le cadre d’une série de portraits régionaux des energies renouvelables au Canada. Pour entendre l’avis d’autres experts et acteurs de la transition énergétique, soyez des nôtres au Symposium Transition Solutions le 14 octobre 2021 et inscrivez-vous dès maintenant. Cet événement pancanadien consacré aux innovations technologiques, sociales et politiques nécessaires à la mise en œuvre des énergies renouvelables au Canada et à l’avancement de la transition énergétique.